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Patrimoine Patrimoine local et régional Une vieille histoire hyéroise : La sorcière de San Salvadour

Une vieille histoire hyéroise : La sorcière de San Salvadour

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sorciere

S'il est une légende locale qui de nos jours intrigue encore, c'est bien la légende qui veut qu'une sorcière hante le Mont des Oiseaux : la sorcière de San Salvadour ! Dès 1929, Fortuné Andrieu s'empare de la légende pour en faire un roman qui est pratiquement introuvable aujourd'hui. En novembre 1960, Maurice Guillot, journaliste, livre dans les colonnes du journal République sa version de cette vieille histoire hyéroise. La voici reproduite.

 

L'histoire se passait il y a très longtemps, de nombreux siècles avant notre ère chrétienne. Le pays riche et peuplé était alors inculte et presque désert. Un peuple d’animaux s’ébattait librement dans les épaisses frondaisons et les vols d’oiseaux migrateurs innombrables après la rude traversée de la Méditerranée se reposaient sur la cime dominant le pays. Dans une caverne proche du sommet du Mont des Oiseaux, vivait une très vieille femme, presque centenaire. Elle avait pour compagne une jeune fille extrêmement jolie qui prenait soin d’elle. Cette dernière, douée d’une voix merveilleuse et d’une grande bonté, avait apprivoisé la gent ailée qui l’entourait et ne la quittait guère. Et tout le jour la caverne et ses abords retentissaient des refrains de la fille et du chant des oiseaux.

 

Un jour, Messire Satan, passant par là, entendit et vit la fille et, séduit par sa beauté, la désira. Il la demanda à la vieille, celle-ci refusa avec indignation. « Si tu me donnes cette fille, moi je te donnerai pouvoir absolu sur cette montagne et ses alentours, ainsi que sur tous ceux qui viendraient y demeurer !

— Beau cadeau vraiment ! J’ai presque cent ans et vais bientôt mourir !

— Je te donnerais en plus l’immortalité !

 

lucifer

(Lucifer par Gustave Doré dans Le Paradis Perdu)

 

Eblouie, la vieille en se détournant poussa la pauvre enfant dans les bras du Diable et s’enfuit, tandis que retentissaient dans un fourré les cris de la fille. Avec un grand bruit d’ailes froissées, des millions d’oiseaux s’élevèrent de tous les buissons et jetant des cris perçants, tournèrent un instant et disparurent au loin. Et jamais plus un oiseau ne se posa sur la cime maudite. Et depuis, la femme vécut, farouche et solitaire, dans sa caverne silencieuse, sans plus vieillir, entretenant sur un autel de pierre un feu ardent en hommage a son démoniaque protecteur. Et celui-ci passait le soir le long de la grève au pied de la montagne, voyait la lueur rougeoyante, détournait les yeux, et invoquant les Dieux, s’éloignait rapidement.

 

Un jour, une flotille apparaît au loin sur la mer. Séduit par l’abri profond qu’offre l’anse et par la fertilité apparente du pays, le chef fait jeter l’ancre. C’est un groupe d'émigrants égyptiens qui fuyant des années consécutives de famine, cherche une base pour s’établir. La lueur qui brille au-dessus d’eux, loin de les effrayer, leur semble un dernier reflet laissé là par Rà au terme de sa course diurne pour les protéger durant la nuit. Constructions légères, défrichement du terrain, bientôt le sol est prêt à recevoir les précieuses graines de froment, espoir de la cité future.

Alors apparaît la sorcière. Elle vient au chef des Egyptiens et le persuade que pour prospérer et rapporter au centuple toute la semence doit recevoir la bénédiction du Dieu qui, du sommet, les protège. Les sacs sont donc portés processionnellement jusqu’à la caverne. Puis, sous prétexte de rites secrets elle ordonne de la laisser seule. Et cette nuit là, à la grande joie des crédules, la flamme s’élève plus brillante et plus haute que jamais. C’est que dans son repère toute la nuit, la vieille expose la graine à la chaleur d’un feu ardent. Au matin, les Egyptiens reviennent chercher les sacs. Semailles attente, rien ne germa. La graine stérilisée par la chaleur pourrit sous terre. La colonie naissante menacée par une famine affreuse regagna ses navires et partit à a recherche d’une terre plus hospitalière. La sylve reconquit les terres défrichées, les constructions tombèrent en ruines et la sorcière retrouva son isolement.

 

witch

 

Au Ve siècle avant Jésus Christ, une colonie phocéenne venant de Massilia et recherchant un mouillage bien abrité le long de la côte s’établit à son tour sur l’emplacement de San Salvadour. Cette fois le groupe était riche et puissant. Marseille et son ravitaillement proche. Le stratagème précédent ne pouvait être renouvelé avec profit. La sorcière s’arme de patience, les laisse s’installer. Une ville entière s’élève, des plantations apparaisent.

Alors jugeant le moment venu, la vieille va à Telo Martius (Toulon), y recrute un groupe des plus belles courtisanes, et les lance dans la cité. Au travail acharné succèdent bientôt l’orgie et la débauche. Des factions divisent les colons pour la possession de ces femmes, et une nuit au cours d’un banquet monstre où le vin coule à flots, les deux principaux notables de la cité, l’esprit enfiévré par les propos venimeux de la vieille se défient et s’entretuent A leur suite, les partisans respectifs lèvent les armes les uns contre les autres. Au vin succède le sang. Un massacre épouvantable suit pendant lequel l’horrible femme brandissant un flambeau met le feu à toute la ville. Au matin il n’y a plus que les murs calcinés et des tas de cendres recouvrant des monceaux de cadavres. Et le silence et la solitude régnèrent à nouveau sur San Salvadour.

 

Vint l’époque de la conquête romaine et la pacification sous les ordres de Marius en 102 avant J. C. Pendant sa longue et bienfaisante période de la « paix romaine » au 1er siècle de notre ère les viles et les ports se multiplient sur toute la côte. La situation privilégiée de San Salvadour attire à nouveau l’attention des conquérants. Une ville importante s’élève : Pomponiana, précédée d’un port bien aménagé : Olbia, ville étendue, avec des temples, des thermes, un forum, un aqueduc. Port aux installations perfectionnées, aux larges quais pavés de mosaïques. La vieille, la rage au cœur, voit ces constructions nouvelles qui surgissent de terre, ces villas qui empiètent même sur la base du Mont des Oiseaux, son domaine. À bout d’expédients, elle fait appel à son maître infernal. « Prends patience, répond celui-ci, ne t’ai-je pas promis réalisation de tes désirs sur tout ce pays ? » L’été passe. Voici les jours de l’équinoxe. Et, une nuit d’épouvante, un ras de marée submerge le port, tandis qu’un tremblement de terre détruit la ville et ensevelit ses habitants sous les décombres.

 

A l’heure actuelle, il reste encore de nombreux vestiges de l’antique Pomponiana et les quais du port d'Olbia transparaissent au large de la plage, sous une faible couche d’eau. La mer étant particulièrement basse à cet endroit, on peut se promener sur les dalles cyclopéennes où accostaient les trirèmes romaines, et écartant les algues qui les revêtent retrouver les dessins des mosaïques sur lesquelles se hérissent les oursins.

 

Au IXe siècle, après le règne de Charlemagne, le démembrement de l’empire carolingien causa une période d’anarchie. Les envahisseurs en profitent. Dans le Midi, les incursions sarraslnes se multiplient. Une tentative d’instalation à San Salvadour n’eut pas plus de succès que les précédentes. Il n’en reste que le nom de la plage voisine : Almanarre (le phare) et quelques poteries arabes au musée de Hyères. Enfin, en 989 utilisant pour des murs les pierres de l’Olbia romaine, un monastère bénédictin s’érige. Chapelle, cloître, bâtiments couventuels couvrent bientôt la base de la colline. Et notre sorcière guettant de sa caverne cherche haineusement le moyen de se débarrasser de ces nouveaux ennemis. A tous ces hommes qu’opposer, sinon la femme ? Quelque temps après l’installation des moines, elle se présente au couvent et y obtient l’hospitalité. Cauteleuse et papelarde,. elle sait obtenir la confiance du prieur, tête faible et influençable. Elle le persuade vite que les travaux matériels du couvent sont indignes de lui et de ses frères, consacrés à la prière et à la méditation. En conséquence, le prieur la charge de trouver quelques servantes. Ce fut vite fait. Toulon succédant à Telo Martius n’était pas loin où les hétaïres avaient fait place aux ribaudes. Le désordre règne bientôt dans le couvent et un jour le prieur apprend avec effroi que l’une des servantes, grosse de ses œuvres, va être mère. Le pauvre homme est affolé. N’osant se confier à ses frères, il en parle à son astucieuse confidente. Celle-ci sait si bien le convaincre qu’il en arrive à admettre avec elle que, pour effacer sa faute et la souillure, il doit renouveler le sacrifice d'Abraham. Et un jour de fête, les paysans des environs sont rassemblés dans la chapelle du couvent et assistent au Saint Sacrifice. Le prieur, très pâle, officie. Au moment de la consécration, les assistants le voient avec épouvante saisir un bébé nouveau-né qu’il dissimulait sous sa chasuble, le poser au milieu de l’autel et lui planter un poignard dans le corps. Un long cri. horrifié s’élève des rangs des paysans. Les femmes s’enfuient tandis que les 1 cm-mes, indignés, se jettent sur lui et le massacrent sur les marches de l’autel, mêlant le sang du père criminel à celui de l'enfant innocent..

Pour effacer un tel sacrilège, le monastère fut rasé par oidre du roi : Hugues Capet. Les ruines exorcicées et les religieux dispersés aux quatre coins de la France, mais le lieu garda mauvaise réputation. L’histoire, grossie par la transmission orale, créa autour de San Salvadour une zone de crainte et de solitude. Les quelques tentatives d’occupation probables ne marquèrent pas dans la chronique locale.

 

Il faut sauter jusqu’au siècle dernier pour que le récit continue et là, la chose devient plus troublante car, à part quelques détails, il ne s’agit plus de légende mais d’histoire.

 

 Empress Eugene 1854

Au printemps de 1869, l’impératrice Eugénie visite la Côte d’Azur au renom alors grandissant. Elle est accompagnée d'un cicérone digne de son rang, l'académicien Prosper Mérimée. Gravissant les premières pentes du Mont des Oiseaux, elle est séduite par ce panorama unique et définitivement conquise, ordonne l'achat du terrain environnant. Alors une vieille femme en haillons, courbée, décrépie, surgit d'un buisson et, fendant la suite impériale figée de stupeur, s'avance vers l'auguste visiteuse : « Majesté, tu es puissante, tu es riche, tu as toute la France à ta disposition. Moi Je suis seule, pauvre et vieille. Mais ce domaine est le mien et Je t’interdis d'y demeurer. Si tu passes outre, il t’arrivera malheur ! » Mérimée qui se trouve tout près veut s'interposer et écarter cette folle. « Toi, tu es un méchant. Tu seras puni avant un an. » Ayant proféré cette menace, la vieille s'éloigne en grommelant et Mérimée, fidèle au rendez-vous, mourut 11 mois plus tard, en 1870. Entre temps le terrain avait été acheté et un chateau somptueux rapidement édifié. Eugénie n'y vint Jamais, la Commune ayant mis fin a son règne. A quoi tient l'histoire! Si l'Impératrlce avait écouté la sorcière, la guerre de 1870 n'aurait peut-être pas eu lieu et la face du monde aurait été changée !

 

Après la guerre, la propriété fut achetée en tant que bien national par un très riche industriel qui fit remanier le château et en fit don à sa maîtresse, la belle Marguerite Raimbaud, dont il était éperdument amoureux. Tout fut mis en oeuvre pour le rendre digne de l'aimée : salles de réception grandioses. balcons et portes toujours marqués à ses initiales M. R. et, suprême folle, le boudoir favori de la belle dans la tour ronde de la façade reçut une mosaïque que l'amant voulut unique au monde : 5.000 louis d'or formèrent un dallage rutilant que foulèrent les pieds légers de Marguerite. Pendant quelques mois, loin des contingences terrestres, les amants roulèrent d'heureux Jours. Puis un matin, un homme vêtu de noir frappa à la porte sculptée de salamandres. C’était un huissier. L'industriel, ruiné par ses folles prodigalités et la négligence de ses affaires était en faillite. Expulsion. Il se suicida, elle mourut dans la misère.

 

Alors, bravant la malédiction, un nouvel acheteur apparait et tel que la Vieille n’avait Jamais eu un tel ennemi à combattre. C'était une femme, et d'autant plus redoutable qu'elle portait sur la poitrine l'emblème de notre salut, le Crucifix. C'était Sœur Candide. Sœur Candide était une religieuse qui, ne désirant rien pour elle, rêvait de rendre à la santé de malheureux enfants malades et anémiés que la mort guettait déjà. Faisant appel à la charité publique. elle achète le château, et entreprend la construction d'un immense bâtiment adjoint. Pendant les courts séjours qu'elle faisait au château entre deux campagnes de quête, elle occupe au centre de la façade est, au-dessus de la porte sculptée, la chambre meme de Marguerite Raimbaud, la sainte succédant à la femme entretenue. Elle demande l’aumône inlassablement. Quelques salles sont déjà aménagées et les premiers enfants arrivent. Leurs forces qui reviennent, leurs Joues qui rosissent, emplissent de joie la brave soeur La construction s’élève, mais les frais aussi, hélas, qui dépassent toute prévision. Les mêmes bourses, trop souvent sollicitées, se ferment peu à peu. Sœur Candide, affolée de ne pouvoir faire face à ses engagements, se lance dans la spéculation. Elle achète à crédit des bijoux de grande valeur qu’elle essaie de revendre avec gros bénéfice. La pauvre Candide I Les aigrefins et les maîtres-chanteurs sont là, les créanciers aussi, qui se montrent Impitoyables. Et un jour, sœur Candide partit en prison entre deux gendarmes. Le château fut fermé, et les enfants renvoyés à leurs taudis et à la mort menaçante. Tous les anciens du pays. se souviennent avec recueillement de la douce figure de Sœur Candide et de son grand amour des enfants.

 

soeur candide

 

En 1913, un hôtelier fit une brillante affaire en achetant à vil prix le château agrandi de l'immense hôpital presque achevé. Quelques aménagements intérieurs et ce fut bientôt l'hôtel le plus luxueux de la Côte d'Azur. Début 1914, les clients opulents affluent. Notre homme se frotte les mains. Août 1914, la guerre, faillite totale de l’infortuné commercant. L'hôtel est fermé jusqu'en 1922.

 

sansalvadourbatiment

 

Alors vient l'Assistance Publique. Elle achète le château un million et demi. Elle revend l'ameublement Intérieur et les objets d'art deux millions et demi et avec le million restant elle fait Installer l'hôpital d'enfants actuel. Et à partir de ce moment, est-ce crainte de l'Administration et de ses paperasses, toujours est-il que la sorcière cessa de se manifester à San Salvadour. Les gringalets de Paris peuvent en toute quiétude se fortifier et prendre de belles couleurs, réalisant ainsi le rêve de Sœur Candide.

 

Mais la malédiction écartée de San Salvadour a semblé se reporter sur les maisons environnantes dont plusieurs périclitent lamentablement. Tel l'immense sanatorium du Mont des Oiseaux, qui érige sa masse imposante bien au-dessus de notre maison. Il est fermé et tombe en ruines. Son ancien directeur se suicida. Et les vieux du pays, telle cette grand'mère rencontrée à sa première descente de la montagne et que tout d'abord, courbée sous son fagot, certains prirent pour la sorcière elle-même, attendent tous la prochaine manifestation de la femme damnée qui vit toujours haineuse et solitaire dans sa grotte, sur le flanc du Mont des Oiseaux.

 

Malgré plusieurs montées au sommet et les recherches sur les pentes du Mont des Oiseaux, personne n'a jamais retrouvé trace ni de la grotte, ni de la sorcière !

 

Maurice Guillot (République, novembre 1960)

 

A lire pour en savoir plus :

 

  Livre

San Salvadour : énigmes et réalités / Vincent Borel.- Marly-le-Roi (78) : Champflour , 2000.- 128 p. : ill. ; 30 cm.

ISBN 2-87655-047-4

Hôpital San Salvadour (Hyères, Var)

Hyères (Var) : San Salvadour

Borel, Vincent (Auteur)

944.93

P 944.93

 

  Livre

La sorcière de San Salvadour / Fortuné Andrieu.- Paris : Alexis Redier , 1929.- 315 p. ; 18 cm.

Hyères (Var) : Romans

Hyères (Var) : San Salvadour

Andrieu, Fortuné (Auteur)

FP 1571